Le canon de 75 a équipé le régiment de 1898 à 1942. Nous vous proposons une approche chronologique de la vie de ce canon au sein du 1er RAC et notamment les versions spécifiques de l’artillerie de la France Libre puis du RA FFL.

De 1898 à 1940, la version hippomobile

Bien que l’artillerie de marine ne soit pas encore versée au ministère de la Guerre, elle bénéficie du plan d’équipement du canon de 75 à compter de 1898.

C’est ainsi que le 1er RAMa et le 2ème RAMa sont équipés de 3 batteries du nouveau canon de 75 en mai 1898 afin de former un groupe d’artillerie monté. Le 75 cohabite alors avec le canon de 90 de Bange et le canon de 80 de montagne. 

En avril 1911, le régiment fourni deux batteries de 75 afin de constituer le groupe d’artillerie coloniale du Maroc qui est placé sous les ordres du chef d’escadron Coleno du 1er RAC, tandis que le 2ème RAC et le 3ème RAC fournissent chacun une batterie. Le groupe à 4 batteries va constituer le noyau qui donnera naissance au Régiment d’Artillerie Coloniale du Maroc.

Au fil des années, la dotation va augmenter et remplacer définitivement le 90 de Bange et c’est ainsi qu’au début de l’année 1914, le régiment est entièrement équipé et met en ligne 3 groupes de canons de 75. 

C’est dans cette configuration qu’il participe au premier conflit mondial tout en dérivant de nombreuses unités d’artillerie coloniale. Nous reviendrons plus en détail sur l’histoire du régiment lorsque nous développerons les batailles de Champagne et de la Somme.

Le canon de 75 reste la bouche à feu de dotation principale durant l’entre-deux guerre que ce soit à Lorient jusqu’en 1924 puis à Libourne de 1929 à 1939. Les photos ci-dessous sont disponibles sur le site des archives municipales de Lorient. 

C’est quasiment dans la même configuration qu’en 1914 que le régiment est mobilisé en 1939 lors de la déclaration de guerre contre l’Allemagne, puisqu’il sera articulé en 3 groupes de 75 hippomobiles. La différence réside dans l’ajout d’une batterie de canon de 75 antichar. Il dérive le 21ème RAC tandis que son groupe lourd de Bordeaux constitue le 201ème RALC, lui même dérivant le 221ème RALC.

Le régiment, avec le 201ème RALC, constitue l’artillerie de la 1ère DIC et se déploie dans le secteur de Burtoncourt au Nord-est de Metz. Lors de l’offensive allemande du 10 mai 1940, il se trouve au Nord-est de Verdun près de Montfaucon. Le 15 juin 1940, le PC du régiment et le colonel Fady sont capturés par les Allemands à Combles en Barrois alors que les 6ème et 7ème batteries sont anéanties. Le 20 juin, le 1er groupe est capturé à Pont sur Madon et le 2ème groupe cesse le combat à Housseville alors que les restes du 3ème groupe se rendent à Fraisnes en Saintois.

Cela met à terme à l’épopée du canon de 75 en version hippomobile au régiment. 

De 1940 à 1941, la version tractée

Après la signature de l’armistice le 22 juin 1940, les ralliements à la France Libre se font sans matériels terrestres majeurs. Seule la 13ème DBLE rejoint avec quelques canons de 75 du 2ème groupe du 10ème RACTT qui avait participé aux opérations de Narvik. Les canons vont servir à la formation des hommes en Angleterre et seuls 6 vont être engagé en opération. 

Ce sont donc les canons de 75 de Narvik qui vont armer l’artillerie de la France Libre :

– Une batterie de 4 pièces, commandée par le capitaine Chavanac, mais ne disposant que de quelques cadres. Le complément de personnel sera prélevé sur les effectifs de l’Afrique Equatoriale Française.
– Une section de 2 pièces commandée par le lieutenant Quirot complétement armée et apte au combat.

Les canons sont tractés par des chenillettes UNIC P107 et sont équipés de pneus caoutchouc pleins et de jantes métalliques moulées autorisant une vitesse de déplacement maximale de 18 km/h !

1941 Angleterre – Une chenillette UNIC P107 tracte un canon de 75

Un canon de 75 à bord du Neuralia

Le 31 août 1940, le corps expéditionnaire des Forces Françaises Libres, le général de Gaulle à sa tête, quitte l’Angleterre sur deux bateaux, le Pennland et le Westernland. Le matériel, dont les 6 canons de 75, est chargé sur des cargos.

Après la désillusion de Dakar, le corps expéditionnaire se rend à Douala au Cameroun, colonie qui vient de rallier la France libre. Les artilleurs venant d’Angleterre découvrent leur futur chef : le capitaine Laurent-Champrosay

Lorsque la Brigade Française d’Orient est formée par le général de Gaulle afin de participer aux opérations contre les forces italiennes en Ethiopie et en Erythrée, seule la section du lieutenant Quirot embarque à bord du Neuralia le 25 décembre 1940. La batterie Chavanac n’est pas encore armée avec du personnel formé. Ce sont donc deux canons de 75 tractés par des chenillettes qui participent à la campagne d’Erythrée et s’illustrent à la bataille de Keren le 24 mars et à la prise de Massaoua le 8 avril 1941. Pendant cette campagne la section tire 2000 obus de 75. 

Equipe de pièce du 75 du MdL David dite « la danseuse » de la section Quirot : Krotsinger – Jeannot Koncq – E Lamouche – Billaud – F Gueguiner – David – Théodore

Canon de 75 en Erythrée en 1941

La section Quirot se dirige ensuite vers la Palestine et est rejoint par une seconde section emmenée par le capitaine Chavanac venant de Pointe-Noire. Les 4 pièces de 75 forment la 1ère batterie aux ordres du capitaine Laurent-Champrosay (Le lieutenant Quirot est lieutenant de tir) et la 2ème batterie, sans matériel, est aux ordres du capitaine Chavanac

Les deux batteries participent à la campagne de Syrie du 8 juin au 14 juillet 1941. La seconde batterie récupérera ses canons au combat en les prenant sur les forces de Vichy. 

A la signature de la paix de Saint Jean d’Acre, on compte donc 4 canons de 75 tractés et 4 canons de 75 hippomobiles. 

La 1ère batterie lors de l’entrée en Syrie en 1941 – on distingue bien les chenillettes

Pièce de 75 tractée lors de la campagne de Syrie

De 1941 à 1942, la version « Bir Hakeim »

Lorsque le RA FFL est formé le 19 décembre 1941, il est équipé de canons de 155 court Schneider récupérés en Syrie. Mais quand le régiment est désigné pour aller en Libye, le chef d’escadron Laurent-Champrosay décide d’échanger les 155 par des canons de 75 hippomobiles récupérés en Syrie. Chaque batterie est armée avec 4 canons de 75 en configuration artillerie et 2 canons de 75 antichar, soit un total de 24 canons. 

Afin de faciliter le déplacement par des camions, il fait remplacer les roues en bois par des roues avec pneumatiques afin de pouvoir tracter les pièces avec des véhicules. Pour cela il utilise les roues des avant-trains des canons de 105 long modèle 1936.

En effet, les forces de Vichy disposaient d’un groupe de 105 long modèle 1936, affecté au Groupe des Forces Mobile du Levant, seul canon disposant de pneumatiques.

Mais ces roues pèsent 280 kg au lieu des 70 kg des roues originelles en bois cerclées de fer. Les 1ère et 2ème batteries sont montées avec ces roues ainsi que 3 pièces de la 3ème batterie. Le stock étant épuisé, il est décidé de monter les roues des canons de 105 long modèle 1936 qui pèsent … 340 kg chacune ! Lors du déplacement vers l’Egypte, les essieux de ces pièces cassent les uns après les autres à cause du poids des roues.

Attelage de 105 long en 1940 (Image ECPAD)

On distingue bien la différence de taille des roues de l’avant-train et du canon

Arrivée en Egypte, la 1ère BFL et le RA FFL perçoivent un complément de matériel, dont des tracteurs Morris C8 Britanniques pour les canons de 75. Des camions Chevrolet à deux ponts sont distribués aux unités de combat afin de tracter les canons de 75 antichar de l’infanterie tandis que les anciens camions Dodge, utilisés au départ de Syrie, servent uniquement pour les colonnes de ravitaillement.

Après la bataille d’Halfaya du 17 janvier 1942, qui est le baptême du feu pour le RA FFL en tant qu’unité constituée, les roues sont remplacées par des avant-trains de 105 long pris aux allemands. Les Français Libres rejoignent ensuite la position de Bir Hakeim sans rompre d’essieu. 

Tracteur C8 Morris et canon de 75 en configuration transit

Tracteur C8 Morris et canon de 75 en configuration Jock column

C’est ainsi que lors de la bataille de Bir Hakeim, le RA FFL met en œuvre 3 versions différentes de canons de 75, facilement identifiables sur les photographies de la bataille :

– 16 en version artillerie avec des roues de train avant de 105 long
– 4 en version antichar avec bande caoutchoutée qui sont les premières pièces de 1940
– 4 en version antichar avec roues US

Il reste donc a détailler la dernière version antichar.

La version du 75 antichar « Bir Hakeim » du RA FFL

Sur les 8 canons 75 antichar du régiment, 4 sont la version tractée utilisée depuis 1940 et qui ont fait les campagnes d’Erythrée et de Syrie.

Nous n’avons pas de photographies de ces canons à Bir Hakeim, mais un exemplaire se trouve en Martinique au 33ème RIMA, héritage de la 33ème batterie d’artillerie de marine. On reconnait bien le type de roue moulée et les bandes caoutchoutées. 

La version du 75 antichar « Bir Hakeim » de l’infanterie

Fin 1941, les 1ère BFL et 2ème BFL sont armées chacune avec 40 canons de 75 antichar regroupés dans les compagnies antichars des 4 bataillons d’infanterie. Au total, la DFL dispose alors de 16 canons de 75 artillerie et 88 canons de 75 antichar.

84 canons antichar proviennent du paquebot Pasteur. Ce dernier avait quitté Brest le 1er juin 1940 avec 213 tonnes d’or destinées à acheter de l’armement au Canada. Il gagna Halifax puis rejoignit New-York où il chargea 95 canons de 75 US ainsi que du matériel d’artillerie. Il faut d’ailleurs noter que de nombreux auteurs font état d’une cargaison de 1000 canons de 75. Si cela avait été le cas, pourquoi n’auraient-ils pas été utilisés par la France Libre, entre autre pour recompléter le RA FFL à l’issue de la bataille de Bir Hakeim ? En fait, les 1000 canons correspondent au marché passé avec les Etats-Unis par la mission française à compter du 18 mai 1940. L’armistice étant signée le 22 juin 1940, cela met un terme aux livraisons et le Pasteur est confisqué par les Canadiens au nom du Royaume-Uni lorsqu’il rallie Halifax. 

Le 17 juillet 1940, le général de Gaulle obtient des Britanniques la récupération de la cargaison du paquebot pour armer la France Libre. Le navire servira ensuite de transport de troupes et de matériels, sous pavillon britannique, tout au long du conflit.

Le canon de 75 US correspond probablement à une version du modèle M1897 A4 qui se caractérise notamment par un nouvel affût avec un montage de pneumatique avec jantes embouties. Cet affût, en configuration biflèche, servira de base pour la fabrication du futur 105 HM2. 

75 antichar de la 13° DBLE sur camion Chevrolet

La version des Invalides avec plaque de blindage découpée

Il faut enfin signaler une version antichar avec train de pneumatiques provenant soit de camion Chevrolet, soit de canon de 25 pounder. En effet, en plus du RA FFL, lors de la bataille de Bir Hakeim, les anglais avaient détaché en renforcement 2 obusiers de la 43ème batterie commandée par le lieutenant Beauchamp. Si vous avez des informations concernant cette version, n’hésitez pas à nous contacter. 

Version antichar avec configuration de pneus non identifiée