Le canon à balles de Reffye est le seul canon de l’artillerie de marine qui a participé à la bataille de Bazeilles. C’est plus exactement la section de la 13ème batterie, placée sous le commandement du sous-lieutenant Roos, qui a appuyé les régiments d’infanterie de marine lors des combats alors que les 11ème, 12ème batterie et le reste de la 13èmebatterie étaient positionnées sur le plateau de Floing pour défendre Sedan. Ce canon, à la vie opérationnelle éphémère et qui aurait pu être l’arme “game changer” de la guerre de 1870, mérite donc que l’on s’attarde sur sa genèse et son utilisation en opération.

Photographie rare d’un canon à balle de Reffye avec équipes de pièces

Considérant les enseignements de la campagne d’Italie et la montée de la tension avec la Prusse, Napoléon III demande à son cabinet d’étudier la construction d’une arme contre l’infanterie qui permette de combler la lacune entre la portée maximale des boites à mitrailles (500 m) et la portée minimale (1200 m) des obus à balles des canons alors en dotation.

Voulant développer cette arme dans le plus grand secret, il ordonne que les travaux soient conduits sans en instruire le comité de l’artillerie et les services de l’artillerie. 

Général de Reffye en 1891

La commission spéciale de développement s’installe dans un ancien haras de Meudon et le comité se compose des membres suivants :

– l’Empereur Napoléon III,

– le général Le Boeuf ancien aide de camp de l’Empereur,

– le colonel Favé, ancien chef du cabinet de l’Empereur durant la campagne d’Italie,

– le capitaine Verchère de Reffye, aide de camp de l’empereur,

– le capitaine Schultz, adjoint du capitaine de Reffye.

Dans les faits, c’est le capitaine de Reffye qui va être le principal concepteur de la nouvelle arme. L’Empereur fournissait alors, sur sa cassette personnelle, les fonds nécessaires pour les études.

Les programmes d’essais sont établis par le colonel Favé et approuvés par le général Le Bœuf, indépendamment du Comité de l’artillerie dont il était le président. L’Empereur et l’Impératrice assisteront aux tirs les plus intéressants.

Le programme de développement du canon à balles

L’idée de départ s’inspire de la mitrailleuse Gatling utilisée pendant la guerre de Sécession de 1861 à 1865 et surtout de la mitrailleuse Montigny belge.

L’étude du canon à balles commence en 1863 et, après plusieurs modèles, aboutit en 1866 à arme qui donne satisfaction.

L’arme se compose de 25 tubes en acier, entourés d’une enveloppe en bronze et d’un affût de 4 de campagne, légèrement modifié. Les tubes sont rayés et du calibre de 13 millimètres.

Les munitions sont des balles oblongues en plomb de 54 grammes environ avec une charge de 12,6 gr composée de six rondelles de poudre comprimée. L’enveloppe de la charge comprend le culot en laiton, destiné à faire obturation, et la douille en clinquant entouré de papier.

Les cartouches sont placées par 25 dans des boîtes permettant de charger simultanément les 25 tubes. La mise de feu se fait par percussion par l’intermédiaire de 25 percuteurs armés et déclenchés successivement par une manivelle. Ce dispositif permet de ne pas dépointer le canon durant le tir.

Les essais montrent que la précision du tir du canon à balles est très grande jusqu’à 1.000 mètres et particulièrement efficaces sur des zones de glacis. Cependant, son efficacité décroit fortement face au moindre obstacle et face aux batteries d’artillerie possédant une grande portée efficace, donc hors de portée du canon à balles.

Bien que clairement identifiées, ces limitations ne sont que partiellement prises en compte pour l’élaboration d’un concept d’emploi. L’arme est fabriquée dans le plus grand secret, elle est fabriquée et stockée sans que l’artillerie puisse la prendre en main.

Caractéristiques techniques

– 25 tubes 13 mm de diamètre
– Cadence de tir théorique : 125 coups/min
– Vitesse initiale : 475 m/s
– Portée maximale : 2800 m
– Portée pratique : 1000 m
– Longueur du canon : 1.72 m
– Poids du canon : 341 Kg
– Poids de l’affût : 538 Kg
– Poids total : 879 Kg
– Longueur totale : 4 m
– Pointage en hauteur : de -10° à +21°
– Pontage en direction : néant

L’équipement de l’armée française en canons à balles

Lors de la déclaration de guerre le 19 juillet 1870, ce sont 190 canons à balles qui sont distribués dans les régiments d’artillerie pour former une batterie sans avoir la moindre expérience de sa mise en œuvre et de son emploi. Néanmoins, le service du canon étant simple, la prise en main se fera rapidement, mais concernant le concept d’emploi il en sera tout autre.

Un opuscule de 66 pages, dont 46 pages utiles, pompeusement intitulé “Instruction sur le service du canon à balles”, rédigé début 1870, est distribué aux unités d’artillerie en même temps que les canons. Ce document très laconique, sans aucun schéma technique, donne une table de tir, quelques conseils de mise en œuvre ainsi que quelques cas d’emploi privilégiés. Si les servants comprennent bien les recommandations, il en sera tout autrement des chefs militaires qui assimilent trop rapidement le canon à balles à un simple canon d’artillerie sans en comprendre les limitations et l’intérêt.

168 canons à balles seront dirigés vers l’Armée du Rhin du Maréchal Bazaine, soit 28 batteries de 6 canons, et les 22 canons restants équiperont l’Armée de Châlons, dont 6 seront confiés à l’artillerie de marine.

C’est dans ce contexte que le régiment d’artillerie de marine constitue l’artillerie de la division bleue avec 4 batteries, dont la 13ème batterie commandée par le capitaine Godin qui est équipée de 6 canons à balles de Reffye.

Le baptême du feu

Canon à balles d’un peintre inconnu durant la guerre de 1870. Interprétation libre de l’artiste qui semble s’être inspiré de la mitrailleuse Gatling

Les combats d’août 1870 constituent donc le baptême du feu pour le canon à balles avec des succès variés en fonction de la manière dont il est utilisé par le commandement.

Lors des combats de Spicheren et de Froeschwiller le 6 août 1870, la concentration des canons à balles sur des points de passages obligés cause des pertes innombrables dans les rangs prussiens.  Malheureusement les enseignements de cette journée ne sont pas communiqués au sein de l’armée et l’utilisation ultérieure des canons de manière dispersée ne permettra jamais d’obtenir la même efficacité, d’autant plus que les prussiens, conscients du danger de ces armes, vont systématiquement les cibler dès qu’elles sont repérées.

Lors des combats de Bazeilles les 31 août et 1er septembre, c’est une section de canons à balles du sous-lieutenant Roos qui est déployée à Balan en appui des régiments d’infanterie de marine et en renforcement de l’artillerie. Prise à partie par l’artillerie prussienne, qui connait l’effet dévastateur de cette arme, la section subit de lourdes pertes, car elle est l’objectif prioritaire à détruire. Les prussiens gardent en mémoire les hécatombes qu’ils ont subi à Gravelotte et Saint-Privat le 18 août dernier.

Dans le tableau ci-dessous peint par Theodor von Götz peint en 1878 et intitulé “Le 13ème Jäger bataillon du 2ème Royal Saxon lors de la bataille de Sedan le 1er septembre 1870” on voit clairement un canon à balles de Reffye ainsi que les boites à balles.

Le canon à balles : victime expiatoire de la guerre de 1870

Le canon à balles va subir les conséquences de la déroute de 1870 de manière totalement injuste. Voulu et construit par l’Empereur Napoléon III, il va cristalliser le ressentiment de tous et se verra accabler de tous les maux. La réalité ne sera rétablit qu’en 1910 dans un ouvrage du commandant Reboul, du service historique des armées, où il met en avant que le principal défaut de ce canon fût d’avoir été mal utilisé. Précurseur, il va rapidement être supplanté par des mitrailleuses modernes qui vont bénéficier de l’invention de poudres qui n’encrassent plus les canons. 

A la fin de la guerre, une grande partie des pièces capturées par les Allemands sont envoyées en Allemagne et en Suisse. Elles sont ensuite vendues à la Belgique qui les revendra à son tour à la France en 1876.

Le 4 octobre 1879, une instruction ministérielle spécifie que ce canon ne sera plus utilisé que pour la défense rapprochée des fortifications. Il est donc définitivement retiré des régiments d’artillerie de campagne.

Le canon à balles est l’une des bouches à feu qui a connu la durée de service la plus courte au sein des régiments d’artillerie.

Quand à lui, le régiment d’artillerie de marine ne l’aura utilisé que durant un mois avant de l’abandonner dès septembre 1870.